Rencontre avec Thibaut Guilluy : "Changement de modèle" dans les Entreprises Adaptées

« Ce n’est pas du tout la même chose de faire travailler des gens que de les accompagner dans une dynamique de développement professionnel et de retour à l’emploi »

La signature du nouvel engagement « CAP vers l’entreprise inclusive 2018-2022 » annonce la couleur : la réduction du chômage des personnes en situation de handicap est un objectif affiché par le gouvernement !

En effet, la loi de 2005 sur le handicap en entreprise n’a pas eu les résultats escomptés et un nouveau changement de paradigme est à prévoir pour les entreprises sur cette thématique.

C’est dans ce contexte que la team Premier Pas a rencontré Thibaut Guilluy, personnalité incontournable des problématiques d’insertion en France, actuel Directeur Général d’Arès et Président du tout nouveau Conseil national pour l’Inclusion dans l’Emploi. Avec lui, nous avons évoqué les innovations récentes testées dans les Entreprises Adaptées pour l’insertion des personnes en situation de handicap.

Il semble que les thématiques de l’inclusion et de l’insertion professionnel vous aient toujours attiré. Pouvez-vous nous expliquer rapidement comment vous en êtes arrivé là ?

Quand j’étais en majeure création d’entreprise à l’ESCP il y a de cela 20 ans, je me suis retrouvé confronté à une vision de l’entreprise qui manquait beaucoup trop de sens pour moi. Ce qui m’intéressait, c’était développer des entreprises qui avaient un impact social positif ! En me renseignant, je suis tombé sur le conseil des entreprises d’insertion. J’ai commencé par un stage à Ares, puis j’ai créé Sport sans frontière et Atelier sans frontière, pour finir par prendre la direction d’Ares et développer des entreprises sociales à l’intérieur même de cette structure.

 

Selon vous, quels sont les principaux freins à l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap ?

C’est indéniable, les personnes en situation de handicap peinent à trouver leur place dans l’emploi (et donc, dans la société) : le taux d’emploi des personnes en situation de handicap est trois fois inférieur à la moyenne, et le taux de chômage globalement deux fois supérieur…

L’un des facteurs les plus récurrents, c’est le manque de qualification des personnes en situation de handicap par rapport à la moyenne. Les raisons ? Un accès compliqué à la formation en raison de leurs problèmes de santé, des handicaps acquis sur des métiers de bas niveau de qualification avec dimension physique forte comme la construction ou la logistique… Ce déficit de qualification implique des chances de chômage beaucoup plus élevées : le taux de chômage des diplômés en France est autour de 5-6%, celui des non-diplômés plutôt à 20% !

Ensuite, il faut aussi prendre en compte l’acceptation du handicap. C’est notamment le cas pour les personnes qui ont acquis un handicap – accident de vie, maladie dégénérative... Il existe un temps souvent incompressible où la personne doit faire son deuil, organiser une transition professionnelle compte-tenu de ce qu’elle peut/ne peut plus faire. Ces temps de transition sont longs, globalement mal accompagnés ce qui entraine des périodes de chômage, d’autant plus longues en raison de leur nouvelle situation de handicap ! Et l’on sait bien qu’il est plus difficile de rebondir une fois que l’on n’a pas travaillé sur une longue période…

Et je rajouterais un troisième élément : la question du monde du travail. Malgré son évolution, notamment depuis la loi de 2005, il reste encore énormément de réticences et un manque de prise en compte des handicaps pour intégrer convenablement les personnes en situation de handicap dans l’entreprise. Les entreprises se doivent de devenir beaucoup plus handi-accueillantes !

 

Pouvez-vous nous parler des Entreprises Adaptées d’aujourd’hui et nous dire, en quelques-mots, pourquoi il était important selon vous d’en améliorer le système ?

Pour l’accès au travail des personnes en situation de handicap, on peut distinguer deux types d’approches : l’emploi direct dans les entreprises classiques, et le secteur adapté où l’on trouve les Etablissements et Services d’Aide par le Travail (les ESATS, où près de 200 000 personnes sont employées) et les Entreprises Adaptées.

Il y a maintenant 7 ans, nous avons constaté deux choses qui nous ont convaincu de réfléchir à une approche différente de l’Entreprise Adaptée : 35 000 places en Entreprise Adaptée disponibles contre 515 000 chômeurs en situation de handicap, et des personnes qui ne quittent souvent jamais l’Entreprise Adaptée pour le secteur classique.

L’idée nouvelle, c’était donc d’introduire la notion de parcours : faire en sorte que toutes les personnes qui le veulent et qui le peuvent puissent se servir des ces Entreprises Adaptées comme des tremplins vers le milieu ordinaire. L’Entreprise Adaptée devient alors un simple trait d’union entre une situation de chômage et une situation d’emploi classique. C’est ce qu’on a fait avec Log’Ins, une approche qui a inspiré la réforme du « Cap vers l’entreprise inclusive » que l’on a signé avec le ministère du travail et la secrétaire d’état !

 

Venons-en aux innovations testées dans les entreprises adaptées suite à ce fameux « Cap vers l’entreprise inclusive ». Pouvez-vous nous les présenter ?

Je tiens à rappeler ici que derrière le mot « handicap » se cachent pleins de réalités différentes : des outils et dispositifs adaptables sont donc nécessaires pour individualiser au maximum les parcours ! Philosophiquement, c’est important de ne plus reproduire des modèles où l’on met les gens dans des cases, d’autant plus que la réalité d’une personne peut évoluer au cours du temps…

Il ne s’agit donc pas de parler d’un côté de structures que les personnes en situation de handicap employées ne peuvent quitter, et de l’autre des structures où 100% des personnes doivent rejoindre le milieu ordinaire. L’objectif est d’avoir la possibilité dans la même structure d’accompagner tant sur le long terme ceux qui en ont besoin car ils ne peuvent rejoindre le milieu ordinaire – âge trop avancé, handicap lourd, maladie dégénérescente… que ceux qui ont le potentiel et les capacités d’intégrer une entreprise classique après une transition adaptée !

En ce qui concerne donc la première expérimentation, les Entreprises Adaptées Tremplins. Très concrètement, il faut savoir que jusqu’à maintenant les Entreprises Adaptées délivraient majoritairement des CDI, inscrivant le salarié dans la durée au sein de l’entreprise. Aujourd’hui, les Entreprises Adaptées ont la possibilité de signer des CDD Tremplins, d’une durée maximale de 24 mois : des contrats qui permettent à la fois à l’employé d’être dans l’optique d’une insertion prochaine dans le milieu professionnel classique, mais également de bénéficier d’un accompagnement social et professionnel personnalisé dans ce sens.

Ainsi, ces contrats, en plus de permettre la prise en charge et l’accompagnement de personnes en situation de handicap, leur offrent la possibilité de développer leurs compétences professionnelles et de s’autonomiser. En effet, puisque l’objectif est de les aider à trouver des opportunités sur le marché du travail, il faut les qualifier : un accord a été signé dans ce sens avec le PIC pour renforcer l’accès à la formation des personnes en situation de handicap dans les entreprises adaptées et les guider dans la construction de leur projet professionnel. C’est donc aussi un outil pour rendre les entreprises classiques plus inclusives en les aidant à recruter et à intégrer des personnes en situation de handicap : celles sortant des Entreprises Adaptées ont été accompagnées, ont pu réfléchir à leur projet professionnel, développer leurs compétences et reprendre confiance en elles.

Cette expérimentation a démarré le 19 novembre et il y a déjà plus de 50 entreprises en 2 mois qui sont agréées Entreprises Adaptées Tremplins.

Pour la deuxième expérimentation, on vient de boucler tous les décrets pour les Entreprises Adaptées de Travail Temporaire. Elle va donc pouvoir démarrer, monter en puissance sur le premier trimestre 2019. Ici, on est dans le même esprit : en s’inspirant du travail temporaire d’insertion, on veut avoir un outil qui fait la passerelle entre personnes en situation de handicap, qui ont un petit peu de mal à un moment donné à trouver du travail, et les entreprises classiques. Ces personnes pourront bénéficier de placements par le travail temporaire, intérimaire, d’un accompagnement et d’une montée en compétences, jusqu’à ce qu’elles soient recrutées plus durablement.

 

Quelle serait la prochaine grosse étape pour l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap ?

Chaque chose en son temps ! La priorité pour le moment, c’est la réussite de cette transformation. On y travaille sans cesse, main dans la main avec les acteurs du handicap : APF, l’UNAPEI, l’ANRH, l’APAHJ, UNEA... Nous sommes tout de même face à un véritable changement de modèle : ce n’est pas du tout la même chose de faire travailler des gens que de les accompagner dans une dynamique de développement professionnel et de retour à l’emploi ! 

 Parallèlement, il faut aussi que l’on mobilise les entreprises pour réellement passer de 35 000 à 75 000 personnes bénéficiaires…

Ainsi, 2019 sera principalement consacrée à faire fonctionner et monter en puissance ces innovations pour qu’elles puissent ensuite se développer petit à petit en fonction du plan de développement qui est prévu d’ici 2022.

 

Qu’en est-il des autres structures d’insertion pour les personnes en situation de handicap telles que les ESAT ? Y-a-t-il également des innovations prévues ?

Dans le cadre du Conseil d’Inclusion dans l’Emploi, nous pensons bien élargir le socle de la démarche employée pour les Entreprises Adaptées aux ESATs. Mais les enjeux ne sont pas les mêmes : en ESAT, on est hors du droit du travail. Il s’agit de prises en charge médicales, de handicaps lourds… Ainsi, c’est principalement une phase de réflexion qui va être entamée sur les mois qui viennent, pour voir comment réformer, enrichir, soutenir, développer, une nouvelle dynamique avec les porteurs d’ESATs. Les orientations seront définies de la même manière que l’on a fait sur les entreprises adaptées, dans une logique de co-construction avec ceux qui font.

Retrouver la vidéo de Tom, opérateur au sein de Log'ins, Entreprise Adaptée Tremplin !

Retrouver la vidéo de Log'Ins, entreprise adaptée pionnière des CDDs Tremplins !

"Un voyage de mille lieues commence toujours par un Premier Pas"

Lao Tseu

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